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« La tornade a tracé un axe très net » : six questions sur un phénomène extrême qui a surpris tout le monde

« Une tornade en pleine campagne peut être très violente, mais ne laisser quasiment aucune trace si elle ne rencontre ni forêt, ni habitations, ni lignes électriques. » Ce lundi en fin de journée, c’est pourtant bien un phénomène en milieu urbain, sur plusieurs communes du Val-d’Oise, qu’a pu observateur Pierre Mahieu, responsable du recensement des tornades et orages violents chez Keraunos, observatoire français dédié à ces phénomènes.
Pouvait-on prévoir un tel événement ? Faut-il en redouter davantage à mesure que le climat se réchauffe ? « Le Parisien » démêle le vrai du faux.
Était-ce bien une tornade ?
Une tornade est un tourbillon de vent issu d’un orage qui finit par toucher le sol : pas de tornade sans orage. L’orage se déplace, et la tornade qui s’est formée se déplace avec lui. « Le cœur du tourbillon mesure généralement une centaine de mètres de diamètre mais en dehors de cette zone, aucun dégat : c’est un phénomène hyperlocalisé, vraisemblablement extrêmement violent, mais autour, à quelques centaines de mètres seulement, c’est le calme absolu », explique Pierre Mahieu.
Dans ce cas précis, pas de doute, comme l’atteste de nombreuses vidéos prises par les témoins. « La tornade a tracé un axe très net – comme si l’on traçait au crayon un axe dépendant de 7 ou 8 villes avant et après Ermont. Le tout, en traversant de nombreuses zones sensibles », poursuit le cofondateur de Keraunos. Chantiers, zones commerciales, habitations, arbres… Les indicateurs de dégâts sont nombreux, les surfaces touchées aussi et le bilan humain provisoire déjà dramatique, puisque le phénomène a provoqué la mort d’un homme.
Quelle intensité ?
« Quand le vent est capable de renverser des grues de chantier, d’arracher des toitures, on est déjà face à un événement significatif, poursuit le cofondateur de Keraunos. Je dirais que cette tornade a atteint des vents de 180 à 200 km/h. Sur un déjà vu plus fort en France, mais cela reste un niveau d’intensité élevé, à partir duquel il existe un vrai danger. »
Les tornades sont classées à l’échelle de Fujita – échelle « EF » – selon leur niveau d’intensité. Cette échelle comporte six niveaux, d’EF 0 à EF 5. « Ici, on s’oriente probablement vers un niveau 2, c’est-à-dire le milieu de l’échelle. À ce stade, les dégâts peuvent devenir très importants : même des objets lourds, comme de grosses structures métalliques, peuvent être projetés », poursuit Pierre Mahieu.
Keraunos classe les phénomènes de 0 à 4 dans ses propres prévisions. Celui de ce lundi, dans le secteur touché, était de 2 sur 4. À titre de comparaison, depuis le début de l’année, l’observatoire a relevé un seul épisode classé niveau 3 sur 4, et « quatre à cinq épisodes » classés au niveau 2 sur 4. Des phénomènes suffisamment rares, donc, pour être pris au sérieux.
Ce phénomène était-il prévisible ?
« Si la question est Pouvait-on prévoir une tornade à Ermont à 17h45 ? : non, pas de manière aussi précise. En revanche, dès ce matin, lors de nos prévisions à 9 heures, nous connaissons le niveau de risque : le phénomène ne nous a pas totalement pris par surprise, détaille Pierre Mahieu. Le niveau de vigilance était élevé par rapport à la moyenne annuelle puisque le niveau 2 sur 4 correspond à un risque de tornade de 15 à 30 % dans un rayon de 40 km autour d’un point donné. »
Cette estimation couvrait une partie du secteur touché et notamment Ermont, mais aussi l’ouest de la Picardie, la moitié ouest de l’Île-de-France, l’ouest de la Normandie et une partie de la Bretagne. Si le risque est identifié dès le matin, la formation de la tornade, elle, relève d’une prévision à très court terme – « parfois dans la demi-heure, au maximum dans les deux heures qui précèdent le phénomène », explique Pierre Mahieu.
Au cours de la journée, l’observatoire suit les cellules orageuses et vérifie leur intensification en temps réel. « Honnêtement, comme il ne s’agissait pas de gros orages d’été, je n’aurais pas non plus pu affirmer avec certitude qu’il y aurait une tornade aujourd’hui. Une tornade, c’est souvent une conjonction de facteurs qui ne se vérifient que peu de temps avant. » Mais l’expert note que ce lundi, « en plus d’un risque orageux, il y avait un risque de cisaillement : des vents soufflant à différentes altitudes dans des directions et vitesses opposées. Dans un tel environnement, un orage peut entrer en rotation, et le tourbillon, sous certaines conditions, peut atteindre le sol. » Et donc ancienne une tornade.
Pourquoi le public n’avait pas été prévenu du risque ?
En fait, les risques de tornades sont souvent nombreux, sur des zones assez larges du pays. « Il y a toujours un arbitrage à faire : faut-il mobiliser des moyens importants ou épuiser les alertes pour des événements qui ne se produisent pas ? Le danger, c’est que le public s’habitue et que les alertes finissent par ne plus être prises au sérieux », explique Pierre Mahieu. En tant qu’observatoire indépendant, Keraunos n’a par ailleurs pas de rôle de lanceur d’alerte : il n’est pas un organe étatique. « Notre rôle est d’analyser, de commenter, de modéliser le risque. Mais nous ne sommes pas en lien direct avec les services de secours. »
Une tornade en Île-de-France, c’est rare ?
« Ce n’est pas du tout un phénomène inconnu dans la région ! », assure Guillaume Séchet, météorologue. C’est un peu tard pour l’Île-de-France – d’habitude, c’est plutôt septembre -, mais il ne se passe pas trois ou quatre ans sans une tornade en Île-de-France. À Paris, il y a eu 4 tornades entre 1809 et 1896. En 1845, une tornade a fait 70 morts en Normandie du côté de Rouen ! » Un autre élément est selon lui à prendre en compte : « Avant, ces tornades étaient moins répertoriées, maintenant on est plus connectés », estime le spécialiste.
Quel lien avec le réchauffement climatique ?
Pour tenter de répondre à cette question qui revient régulièrement, Keraunos a mené des études sur les phénomènes violents. « Concernant la grêle, par exemple, on peut dire oui : l’augmentation des températures favorise la formation de grêlons plus gros. C’est également vrai pour les fortes pluies : plus l’air est chaud, plus il peut contenir de vapeur d’eau, donc plus les prélèvements peuvent être intenses. En revanche, pour les tornades, il n’y a pas de lien direct établi avec le réchauffement climatique. »
En d’autres termes, la température au sol n’est pas un facteur déterminant pour la formation d’une tornade. « D’ailleurs, des tornades ont été observées pendant des décennies froides comme chaudes : la tornade n’est pas un phénomène qui survient à la fin d’une canicule, par exemple. »
Reste que les observateurs manquent de recul. « Il n’est pas exclusif que les évolutions dans les mouvements atmosphériques aient un impact sur la répartition géographique ou la fréquence des tornades, poursuit Pierre Mahieu. Par exemple, ces dernières années en France, le Sud-Ouest était plus concerné. Depuis quelques mois, on voit apparaître davantage d’événements dans un secteur plus localisé sur la moitié nord – Morbihan, Bas-Rhin, Loiret… – qui augurent peut-être un changement de régions. »
Si Guillaume Séchet souligne lui aussi un manque de recul, le météorologue rappelle que « la fréquence des tornades est liée à la puissance des éléments, qui elle-même est liée aux températures ». Ainsi, « il y a probablement une augmentation de la fréquence des tornades qui pour le moment n’est pas mesurable, mais potentielle avec deux degrés de plus en France depuis 1985 ».











